Le Contadour, Giono, le pacifisme.

Paysage du Contadour en été , lavandes, bois, Mont Ventoux

Il existe sur le territoire de la commune du Redortiers dans les Alpes de Haute-Provence, un quartier nommé Contadour. C’est ici que Jean Giono, dans les années 30, venait en compagnie de gens, marcher, parler, et ensemble échanger sur la nullité de la guerre et son désir d’instaurer le pacifisme.

On a voulu marcher dans leur ombre pour voir si quelque chose s’émanait encore de l’endroit ; des traces, ces réminiscences subtiles lisibles dans son œuvre postérieure. Mais il ne reste aucune marque de son engagement anti-militariste, pacifiste, rien d’inscrit dans le paysage, sinon des textes, pour la plupart, encore édités.

« Je n’aime pas la guerre. Je n’aime aucune sorte de guerre. Ce n’est pas par sentimentalité. Je suis resté quarante-deux jours devant le fort de Vaux et il est difficile de m’intéresser à un cadavre désormais. Je ne sais pas si c’est une qualité ou un défaut : c’est un fait. Je déteste la guerre. Je refuse de faire la guerre, pour la seule raison que la guerre est inutile. Oui, ce simple petit mot. Je n’ai pas d’imagination. Pas horrible; non inutile simplement. Ce qui me frappe dans la guerre, ce n’est pas son horreur : c’est son inutilité. Vous me direz que cette inutilité précisément est horrible. Oui, mais par surcroît. Il est impossible d’expliquer l’horreur de quarante-deux jours d’attaque devant Verdun à des hommes qui, nés après la bataille, sont maintenant dans la faiblesse et dans la force de la jeunesse. Y réussirait-on qu’il y a pour ces hommes neufs une sorte d’attrait dans l’horreur en raison même de leur force physique et de leur faiblesse. Je parle de la majorité. Il y a toujours, évidemment, une minorité qui fait son compte et qu’il est inutile d’instruire. La majorité est attirée par l’horreur ; elle se sent capable d’y vivre et d’y mourir comme les autres ; elle n’est pas fâchée qu’on la force à en donner la preuve. Il n’y a pas d’autre vraie raison à la continuelle acceptation de ce qu’on appelle le martyre et le sacrifice. Vous ne pouvez pas leur prouver l’horreur. Vous n’avez plus rien à votre disposition que votre parole : vos amis qui ont été tués à côté de vous n’étaient pas les amis de ceux à qui vous parlez ; la monstrueuse magie qui transformait ces affections vivantes en pourriture, ils ne peuvent pas la connaître; le massacre des corps et la laideur des mutilations s’est dispersée depuis vingt ans et s’est perdue silencieusement au fond de vingt années d’accouchements journaliers d’enfants frais, neufs, entiers, et parfaitement beaux. À la fin des guerres, il y a un aveugle, un mutilé de la face, un manchot, un boiteux, un gazé par dix hommes ; vingt ans après il n’y en a plus qu’un par deux cents hommes ; on ne les voit plus ; ils ne sont plus des preuves. L’horreur s’efface. Et j’ajoute que, malgré toute son horreur, si la guerre était utile, il serait juste de l’accepter. Mais la guerre est inutile et son inutilité est évidente. Qu’elles soient défensives, offensives, civiles, pour la paix, pour le droit, pour la liberté, toutes les guerres sont inutiles. La succession des guerres dans l’histoire prouve bien qu’elles n’ont jamais conclu puisqu’il a toujours fallu recommencer les guerres. La guerre de 1914 a d’abord été pour nous Français une guerre dite défensive. Nous sommes-nous défendus ? Non, nous sommes au même point qu’avant. Elle devait être ensuite la guerre du droit. A -t-elle créé le droit ? Non, nous avons vécu depuis des temps pareillement injustes. Elle devait être la dernière des guerres ; elle était la guerre à tuer la guerre. L’a-t-elle fait ? Non. On nous prépare de nouvelles guerres ; elle n’a pas tué la guerre ; elle n’a tué que des hommes inutilement. La guerre civile d’Espagne n’est pas encore finie qu’on aperçoit déjà son évidente inutilité. Je consens à faire n’importe quel travail utile, même au péril de ma vie. Je refuse tout ce qui est inutile et en premier lieu toutes les guerres car c’est un travail dont l’inutilité pour l’homme est aussi claire que le soleil.  » Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix. Jean Giono. 1938. Editions Héros-Limite, feuilles d’herbe, géographie(s) – Canton de Genève 2013.

Ou alors, les traces visibles de son beau pacifisme étaient-elles dans ces papillons observés au milieu des fleurs de carottes sauvages (« Orion-fleur de carotte » !)*, des chardons et du mélilot blanc, qui dansaient ce jour-là sur le bord du chemin, à l’ombre des grands pins et des chênes superbes ? Ou encore dans cet ineffable spectacle de la sauterelle bercée de vent dans son berceau – fleur de carotte ? Et que dire des quatre grands corbeaux signalant notre arrivée au vaste monde parcouru de vent et de nuages blancs ? C’est ça le pacifisme, c’est vivre sans rien massacrer, c’est vivre en participant à l’heure, et au spectacle environnant.

Cet après-midi du 27 juillet 2025, nous avons observé entre autres : un Tircis mâle, un Myrtil mâle, un Nacré porphyrin femelle, un Demi-deuil, une Grande Coronide femelle, un Azuré Commun femelle.

Les sauterelles reposent dans l’ombelle de fleurs de carottes sauvages, dont l’une en graine.

Les photos ont toutes été prises au Contadour ce même jour.

L’arbre en majesté qui a à peine l’âge d’avoir vu Jean Giono passer sur le chemin, est le chêne blanc.

*Orion-fleur de carotte fait référence à un passage du magnifique roman lyrique de Jean Giono « Que ma joie demeure ».


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